Mardi soir à Kigali

Publié le par mailan

Mardi soir, soirée étrange, hors du temps, que je vous raconte pour vous faire partager un peu la vie des gens d’ici, ou la vie et la mort ne semblent pas avoir la même « importance » qu’en Europe. Ici la mort fait partie de la vie, « ça arrive ». J'ai hésité à le raconter sur le blog mais bon finalement, pourquoi pas...

 Mardi 22 novembre, 1h30 du matin, Josiane pert son bébé.

 Qui est Josiane ? Josiane est la cuisinière de Thibault, un ami avec qui j’étais en train de manger quand elle l’a appelé, en pleurs. Mariée depuis deux mois, 26 ans, Josiane est enceinte de deux mois. Apparemment, elle a eu une crise de malaria la semaine dernière, et depuis qq jours elle souffre de maux de ventre. Elle est quand même venue travailler parce qu’ici on ne se plaint pas.

 Mais mardi soir, elle a appelé son « patron » en pleurs, lui demandant d’aller la chercher. On monte en voiture et après s’être perdus a droite a gauche on trouve Josiane au bord de la route dans la banlieue de Kigali. Elle perd du sang et se tord de douleur. Elle a été a l’hôpital le jour d’avant, l’hôpital public, il lui ont dit que c’est normal, qu’elle est enceinte. Mais les douleurs ont continué.

 22.30, on arrive aux urgences de l’hôpital Roi Faisal (financé à sa construction par l’Arabie saoudite, maintenant redevenu hôpital public – le meilleur de Kigali).

 Il y a un seul docteur, qui met une perf à Josiane pour atténuer la douleur. Pas d’infirmières, pas de docteur femme. Aux urgences il y a trois lits. C’est assez propre, même si toutes les portes et fenêtres sont grand-ouvertes sur le jardin. Ce qui me frappe le plus est le peu de sollicitude des docteurs et infirmiers pour Josiane. Personne ne lui parle, ne lui dit si elle va perdre son bébé ou non. Même sa voisine qui est venue avec nous dit juste : « ça arrive souvent ».

 Minuit, Josiane est montée a la maternité. A la maternité pour avorter. On la met au milieu des nouvelles mamans, des bébés. Les rideaux qui séparent les lits sont roses, quelques bébés pleurent.

 1h00, le gynéco arrive enfin. Il allait rentrer chez lui mais Josiane saigne beaucoup et les deux « muzungus » (Thibault et moi) n’arrêtent pas de harceler l’infirmière pour qu’elle le rappelle. Il arrive enfin, en vêtements de ville. Josiane ne pleure plus mais elle se tord quand même de douleur.

 1h30, toujours dans sa chemise à carreaux, le gynéco nous annonce qu’il a enlevé le foetus et rentre chez lui. Pas un mot pour Josiane. Elle a l’air soulagé. On la laisse enfin dormir, seule. Son mari n’est pas au courant. Il travaille de nuit et n’a pas de téléphone.

 Après quelques aventures pour essayer de trouver la personne en charge de la caisse, on repart finalement sans avoir pu payer. Il est deux heures. Josiane dort sans son bébé au milieu de la maternité. Son bébé est mort de la malaria, trop jeune pour rentrer dans les statistiques.

Près de 3 millions de personnes meurent de la malaria chaque année, et toutes les 30 secondes, un enfant meurt de cette maladie quelque part dans le monde. L'Afrique compte plus de 90% des cas rapportés.

La recherche pour la malaria est 1.000 à 10.000 fois moins financée que la recherche sur le SIDA.

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Publié dans life in rwanda

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